Pourriez-vous nous dire comment avez-vous décidé de devenir musicienne?
Ayant un père musicien qui jouait de l’accordéon et une mère mélomane, j’ai baigné dans cette atmosphère depuis ma naissance. A 8 ans, j’ai demandé à mon père de m’inscrire au conservatoire de musique afin d’y apprendre le piano. Je rêvais de devenir pianiste mais ce n’est qu’à l’âge de 20 ans que je me suis payée des cours de musique et que j’ai commencé sérieusement à composer mes premières « vraies » créations.

Parmi tous les musiciens qui vous ont influencée, quels ont été les plus marquants?
Il m’est difficile de répondre à cette question car je ne me sens pas influencée par un compositeur ou un musicien. Je sais très bien que l’on ne vit pas dans un vase clos où sa création sera une « pure création » et qu’en fait, quoi que l’on compose à des racines, qu’on le veuille ou non, en rapport à sa culture, ses goûts, ses écoutes, son enseignement musical… et que par conséquent on est influencé par ses pairs et ses anciens. C’est une évidence. Mais citer le nom de la ou des personnes qui m’ont influencée m’est très difficile. J’ai une écoute tellement diversifiée et reçu un enseignement musical si large et si vaste que ce serait mentir de dire, c’est cette ou ces personnes. Je répondrai alors : c’est un ensemble de styles, un tout.
Par exemple, ce n’est bien souvent qu’à la fin du morceau comme celui intitulé « Blue Note » (qui a donné son nom à l’album) que je réalise que papa me faisait écouter le concerto pour flûte et harpe de Mozart quand j’avais 10 ans. Mais je n’écoutais pas que Mozart et je me souviens également avoir écouté les musiques traditionnelles des Andes que l’on peut imaginer dans le jeu de « Blue Note » au même titre que la harpe dans mon écoute des musiques celtiques et classiques.

« Social Slalom Slap Bass » est très jazz et aurait pu appartenir au registre de ma mère. Mais de là à vous répondre que j’ai été influencée par Gershwin, Bechet, Ray Charles, Miles Davis, James Brown, la vague Ragtime… Très certainement, sans doute mais lequel plus que l’autre? Je ne sais pas.

Pour « Crossing main street », un ami producteur-arrangeur m’a dit : « Ce morceau sonne comme du Jo Satriani! ». Personnellement, je ne travaille pas avec le même matériel que Jo et de plus lorsque j’ai composé ce morceau, je n’ai pas pensé un seul instant à son travail bien que je connaisse la plupart de ses albums. Quant à Jean-Claude Ferraro, le guitariste qui y joue, n’est pas réputé pour jouer dans son style. Parallèlement, un ami philosophe, pour ce même morceau m’a dit : « Tu as travaillé dans le même style que John Cage! (*)».

Donc… Pour conclure, je dirai que chacun trouvera dans mes morceaux une influence qui ne sera pas forcément celle qui m’a influencée! Un peu comme dans les explications de poésie au Bac où chacun donne sa version des faits. Je peux expliquer rationnellement mon travail, les étapes de réflexion par lesquelles je suis passée, les influences qui entourent mon univers mais pas le détail.

(*) John Cage dans les recherches sur le timbre Dès First Construction (in Metal) de 1939 ou Living Room Music de l’année suivante, les sons semblent écoutés pour eux-mêmes. Sans jamais rechercher l’effet sonore, la musique respecte et intègre les sons survenant par hasard dans la vie, en dehors de toute culture. Pourtant, Cage souligne souvent l’importance de l’action d’écouter (écoute des bruits de la ville ou de la nature…)».
    
Quels sont les avantages et les inconvénients du fait d’être musicienne?
Les avantages :
La musique me permet de m’exprimer au-delà des mots usuels, du langage parlé. Elle est une forme d’expression où je me sens chez moi. Dans le Sud, on parle beaucoup avec les mains, très vite, avec des accentuations de voix bien de chez nous. La musique m’oblige à rechercher un mode d’expression différent, de devenir muette et de vous parler malgré tout de mon et de notre monde, notre Blue Note. Elle est une forme de voyage. Je pourrais même y mettre un écriteau du style : «Ici, plus un bruit! On écoute les émotions qui passent… ».
C’est une chance de travailler à ses côtés. Et puis la musique me permet d’oublier un instant la réalité si terre à terre de nos vies! La musique me permet de voir plus beau, d’illuminer mes rêves!

Les inconvénients :
Devoir à chaque album se remettre en question, évoluer, être sans cesse créatif de manière à ne pas régresser, stagner. Surprendre à chaque album par la manière que l’on a d’aborder différents sujets. C’est donc très stressant et très angoissant parce que j’aime la belle ouvrage, le réfléchi.
 
Si je vous dis “Finlande” ou “Finlandais” à quoi pensez-vous?
Sauna! Rennes! Lapons! Nokia! Neige! Froid! Magique nuit polaire ou Soleil de minuit! Bois! Saumon! ….

Connaissez-vous la musique finlandaise ou des artistes finlandais?
Oui, mon père écoutait beaucoup de musique classique dont vos compositeurs. Je pense à Sibelius et sa valse triste, Bergman. Valse triste qui a d’ailleurs illustré la publicité de l’une de nos plus grandes marques de voitures françaises.  

Et comment pourriez-vous définir votre style musical?
Du Magali Fortin! (voir question 2) Ce mélange d’influences qui me donne au final cette personnalité musicale si indistincte. Ce melting pot musical! Mais aussi un état d’esprit conducteur.

Avez-vous le sentiment que votre style musical a beaucoup changé au cours des années?
Oui, il progresse techniquement. Et l’acquisition de la technique me permet d’évoluer vers d’autres directions. Un peu comme un escalier que l’on gravit petit à petit et qui vous ouvre de nouveaux escaliers, de nouveaux chemins parallèles qui vous permettent également de revenir à votre escalier principal.
Disons aussi que les pensées de musique, d’orchestrations, qui traversent mon esprit commencent à devenir quasiment similaires à l’écoute du final, de sa réalisation concrète. Mon esprit et le résultat final finiront par se confondre. D’ici quelques années, je pense que ce sera parfait! Il y a presque une adéquation entre ma pensée et sa réalisation. Ce qui me rend heureuse. Et puis j’ai l’impression de m’épanouir vers d’autres voies que le chant et les musiques de support chanté. Je change donc de parcours pour y revenir avec d’autres idées d’orchestrations.

Comment percevez-vous ces changements et comment les expliquez-vous?
Très positivement, être la continuité de mon cheminement musical. C’est dans ma personnalité. Je ne peux concevoir la création qui serait la même du début à la fin. Un peu comme un travail à la chaîne où je déclinerais à l’infini, le même rythme, les mêmes accords, les mêmes thèmes, resservir la même soupe. Je m’imagine difficilement faire les mêmes musiques des années durant. Tout comme, je ne pars jamais en vacances au même endroit et je ne fais jamais mes courses dans le même supermarché. J’ai horreur de la routine, elle me glace. Il y a des personnes, vous les quittez et vous les retrouvez 20 ans après identiques. Magali Fortin doit évoluer. C’est une question de survie pour mon esprit.

Avez-vous déjà envisagé de changer totalement de style musical?
Si l’on écoute Blue Note, sur les 16 titres, il n’y en a pas un similaire. On passe du jazz, au celtique, à la musique de cirque, au bruit des marteaux piqueurs sur fond de guitare saturée…  Je reste fidèle à mes objectifs, créer en fonction du thème abordé et non d’un style. Le changement ne m’effraie pas, il me rassure!

Quel est, dans votre répertoire, le titre que vous préférez?
Question difficile à expliquer comme la 2.
C’est un peu comme demander : lequel de vos enfants aimez-vous le plus?
Et si vous avez le malheur de répondre, vous mettez la zizanie dans la famille!

Très sincèrement, pour chaque thème abordé, je lui ai consacré autant de temps que nécessaire. J’ai essayé de donner à chaque morceau, sa personnalité, son humour quand il le fallait, le détail important. J’ai invité le ou les musiciens qui me semblaient être la pièce maîtresse au titre, celui qui pouvait amener de sa personnalité, une autre approche, avoir à chaque instant le souci du travail bien fait. Après, j’ai des petits coups de cÅ“ur pour les thèmes qui me sont chers mais c’est uniquement pour le thème et non pour la réalisation.

Préférez-vous la scène ou le studio?
Le studio est le point d’orgue de tout un travail de création, de réflexion, de choix de thèmes, d’heures de travail. C’est la rencontre entre ma pensée initiale et sa réalisation. C’est un moment magique où j’ai souvent les larmes aux yeux, un peu comme une naissance. C’est pour moi émouvant. 

La scène est une rencontre entre ses créations et le public. C’est un moment de partage. C’est un moment convivial où l’on est heureux de se retrouver.

Une fois de plus, répondre je préfère l’un à l’autre m’est impossible. Ce sont deux moments complètement différents mais qui vous apportent autant de joies.

Pendant la préparation d’un titre ou d’un album, quelle est l’étape que vous préférez? Pour quelles raisons?
Le départ, la page blanche puis la réflexion qui en suit, afin d’élaborer le plan de travail, la structure. Ce travail cérébral puis sa mise en place concrète. Quand vous avez le squelette, ensuite le travail avance rapidement, comme un puzzle, chaque pièce trouve sa place.

Quelles musiques écoutez-vous en ce moment?
Le Boss (son best of), Beverly Jo Scott, Richie Sambora et son Undiscovered soul, Ray Charles (best of), Zucchero, Ramazotti, Bocelli, Gary Moore (Ballads & Blues)…
Vous voyez, je suis très éclectique, sans oublier la radio quand je pars au travail afin de me tenir informé de la “mode”.

Que pensez-vous d’Internet en tant que musicienne ?
Internet est une porte sur le monde. Il permet un échange culturel, une communication très facile et rapide. Il m’a permis de rencontrer des personnes formidables, des musiciens talentueux avec lesquels je n’aurais jamais pu dialoguer autrement. Par exemple, à la fin d’un concert, c’est toujours difficile d’aborder la personne alors qu’avec internet, l’étape est simplifiée.

Et actuellement, quels sont vos projets?
Je ne vais pas tarder à reprendre « Filles de Blues », mon prochain album chanté afin d’en finir les arrangements. Et puis mon site encore et toujours à mettre à jour, à finir, dont les vidéos à insérer… Sans oublier peut-être une suite à Blue Note mais pour l’instant, je n’en suis qu’à la page blanche!

Seriez-vous prête à venir dans les pays nordiques pour nous rendre visite?
Mais j’y suis déjà! Encore merci à vous pour cette ITV. En espérant que mes pas me mèneront un jour vers votre blanc pays nordique. Pays que j’aimerais beaucoup découvrir pour ses traditions, ses chamans et son charme polaire.